a comme agentivité de l'écriture de liens hypertextes avec balises parmi les normes usuelles et techniques du Web
HTTP,
le nom de la page, ça peut être n'importe quoi. Puis on va
écrire l'URL dans le href. Et voilà. On peut styliser le
lien – ce
serait, a priori, le troisième temps le plus convenu,
le plus conventionnel (sauf si on lui attribut une classe déjà définie
précédemment !). Alors, on
lui donne une forme.
Disons que le mot qu'on va écrire c'est comme la vue qu'on
voit derrière une fenêtre. Par exemple, on peut choisir de construire ou
d'habiter un appartement car il a une belle vue sur un parc. Mais la vue du
parc par l'appartement n'est pas le parc en lui-même. C'est le plaisir aussi de pouvoir
voir le parc de loin, de haut, dans le silence, de ne le voir que quand il
fait beau et tirer les rideaux quand il fait moche, de lui tourner le dos,
fermer les yeux, fermer les volets. Ça peut être une vue sur un parc, sans
jamais y aller. Ça peut être une vue sur un parc qui donne envie de sortir,
mais ailleurs. Et pour moi le texte, le texte qui va faire lien, qui va faire
fenêtre, c'est ce choix de point de vue. Je choisis de voir un parc. Je veux
que ma chambre donne sur un parc. Avoir une ouverture dans une
pièce qui donne sur un parc, c'est une chose ; on peut vouloir
tirer les rideaux (parfois il y a des doubles rideaux, les voiles puis
les rideaux occultants), descendre les stores, rabattre les volets... –
mes grands-parents par
exemple ont des volets en bois, puis un store, puis un voile, puis des rideaux
opaques. Il y a aussi la taille de l'ouverture. Une petite fenêtre, une grande
fenêtre, une fenêtre qui va du sol au plafond, une fenêtre qui fait mur, une
fenêtre dans un renfoncement – le renfoncement est à l'intérieur, à
l'extérieur... Et ça ce serait le CSS si on veut. Ce serait comment on
interagit visuellement avec cette fenêtre. La fenêtre est une interface entre
un espace et un autre. Et le cadre, la vitre, les rideaux, ce qu'il y a
autour, c'est l'interface entre nous et la fenêtre. Et alors là, on peut faire
plein de choses. Je pense que peut-être l'écriture du HTML avec balises, ça
permet d'isoler ces fenêtres, ces hyperliens ; certes ils ont des classes, ils
peuvent être très bien organisés sémantiquement dans la page, dans le
document, mais il est plus facile d'en isoler, de faire des exceptions.
id, mais dans les commentaires de sa
page.
Depuis l'expansion des usages personnels du Web, ses spécificités sémiotiques ont évolué d'une certaine forme d'hétérogénéité graphique, vers un dispositif visuel et architectural toujours plus homogène Dennis Knopf interroge déjà l'évolution des expressions individuelles et la customisation des pages web dans “Defriending the Web”, Digital Folklore, merz & solitude, 2009 , façonné par une abstraction de son médium L'emploi du terme « médium » se réfère ici aux vecteurs de médiation. Hans Belting, An Anthropology of Images: Pictures, Medium, Body, Princeton University Press, 2011 et de ses outils.
L'internet et le Web sont le résultat d'un agencement de protocoles informatiques voués à la communication des données. Ce réseau, ouvert au-delà de la recherche scientifique, est un espace qui fût – par les usages croissants au fil des décennies – d'abord révolutionnaire, puis ordinaire, enfin, indispensable.
L'architecture du Web et son évolution sont régies par un ensemble de dispositifs standardisés, développés par une pluralité d'acteurices – développereuses, institutions, entreprises – mais aussi par les conformismes et les singularités des usages communs.
Communément, le terme « Web » réfère au World Wide Web. Nommé par Tim Berners-Lee et Robert Cailliau, le World Wide Web se base sur un système hypertexte. Terme inventé par Ted Nelson en 1963 ; il désigne un texte se référant lui-même à d'autres textes par des hyperliens. L'hypertexte du Web permet de lier le réseau des contenus par des hyperliens. Ces contenus existent sous la forme de pages écrites en HTML, éventuellement stylisées en CSS. Ces mêmes contenus sont rendus accessibles depuis les différents serveurs par l'intermédiaire d'un navigateur. Celui-ci lit les pages web et les télécharge via le protocole de communication HTTP (HyperText Transfer Protocol).
Le HTML est un langage propre au Web ; il structure les pages par un système de balisage. Ce langage, volontairement simple dans sa syntaxe et uniquement basé sur le texte, permet un partage techniquement accessible et rapide de contenus sur le Web. CSS (Cascading Style Sheets) est un langage qui permet de décrire la présentation des pages écrites en HTML.
Les différents langages et protocoles utilisés au sein du Web sont réunis sous forme de standards par le W3C (World Wide Web Consortium). http://www.w3.org/standards Fondé en 1994 par Tim Berners-Lee, le W3C a pour vocation de développer « des protocoles et des directives permettant une croissance à long terme du Web ». http://www.w3c.fr/a-propos-du-w3c-france/la-mission-du-w3c Ces standards prennent la forme de recommandations à l'adresse des développereuses de pages web. Ce sont les fournisseurs de navigateurs qui implémentent ensuite ces standards en veillant à ce que les implémentations ne diffèrent pas considérablement selon le navigateur.
J'aimerais parler du lien hypertexte comme artefact dans des dispositifs socio-techniques, de façon à chercher éléments techniques et sociaux qui nous font habiter T. Ingold, Being Alive. Essays on movement, knowledge and description, Routlage, 2011, p. 51 certains espaces parmi nos usages du Web. Comme le souligne le designer et enseignant Philippe Quinton, « envisager tout artefact comme un objet du faire permet de mettre en valeur ses dimensions pragmatiques et la richesse des problématiques [...], qui s’engagent du fait de sa position centrale dans les relations entre l’homme et ses environnements » P. Quinton, L’artefact : un objet du faire, Les Enjeux de l’Information et de la Communication, n°08/2, 2007 .
Un lien hypertexte est un artefact : c'est « une entité artificielle, c’est-à-dire résultant de l’agir humain ». G. Latzko-Toth, « Penser les contributions au dispositif : une redistribution de la capacité d’agir », La co-construction d’un dispositif sociotechnique de communication : le cas de l'Internet Relay Chat, p. 62, 2010 Bien que l'écriture d'un lien hypertexte ne soit pas nécessairement le résultat direct d'un geste humain (un robot peut écrire un lien), celle-ci est de fait le produit d'un agencement de technologies développées par des humain..es. Ainsi, lorsque nous lisons un lien hypertexte dans notre navigateur, nous percevons le résultat d'une suite de gestes qui invoquent des savoirs, des techniques, des infrastructures politiques et matérielles.
Le texte qui suit s'articule en quatre parties, dont l'objet général varie du lien hypertexte au langage HTML dans sa généralité. Chacune est construite autour d'une action large, abordée par des éléments de contextualisation historiques et techniques, des réflexions au moyen de notions sociologiques et sémiotiques, ainsi que des analyses de différents objets poétiques.
Des perceptions des liens hypertextes situe, dans un premier temps, l'écriture du code au sein de certaines représentations du Web : des imaginaires technologiques qui participent à la construction de nos usages du Web, puis du graphe et du maillage qui sont deux façons de penser le réseau ; pour finalement aborder l'habitation de l'espace parmi des dispositifs socio-techniques. Elle pose un cadre théorique : le chapitre Écrire le code situe le lien hypertexte dans un imaginaire technologique, pour ensuite parler des différentes façons de représenter les réseaux ; le chapitre Habiter l'espace s'attarde sur la notion de dispositif socio-technique pour parler des façons d'écrire le Web, par des index et des listes à soi.
Des appropriations du HTML introduit à la notion de handmade Web qui s'oppose à un Web capitalisé : il s'agit de penser les façons dont s'agencent écriture du Web et code. Elle pose un cadre historique et technique : le chapitre Le Handmade Web aborde les façons dont la capitalisation du Web tend vers un effacement du code, et questionne ensuite les formes d'effacement tactique dans nos usages communs des outils designés contre la collecte des données personnelles ; le chapitre L'agencement de l'écriture dans le code traite de l'ambiguïté des rôles sémantiques ou structurels des différents éléments HTML, puis des façons dont la méthode AJAX a pu modifier les usages du Web et tendre vers une lecture hyperlinéaire, j'y parle ensuite du changement technique et conceptuel produit par la méthode AJAX, et je reviens à la matérialité du HTML et son écriture multilinéaire, pour finalement parler des formes poétiques possibles d'interface entre humain..es et machines.
Adresser le HTML s'attarde sur la structure de l'URL et des liens sociaux dont elle témoigne : des espaces dans lesquels l'écriture du HTML réunit les pratiquant..es. Elle installe un décor : le chapitre Poétique de l'URL énonce l'ambiguïté fonctionnelle de la barre d'adresse du navigateur, présente l'œuvre de net art Summer, pour finalement parler des façons sociales et techniques de partager un serveur entre plusieurs utilisateurices ; le chapitre Faire lien situe la plateforme Neocities dans son contexte historique, et poursuit la réflexion vers les différentes communautés de pratique formées autour de l'écriture du HTML.
Pratiquer les liens hypertextes revient sur les façons de se perdre, de dériver dans un environnement qui se navigue.
Une petite histoire des hypertextes
Afin de situer ses usages actuels, j'aimerais poursuivre la brève introduction aux mécanismes du Web vers un exposé chronologique de ses différents éléments structurels. Celui-ci prend comme support la chronologie élaborée par l'artiste, designer et enseignant Julien Bidoret dans le cadre de ses recherches sur le Radical Web Design.
En 1945, Vannevar Bush, ingénieur au MIT, publie un article titré “As We May Think” V. Bush, “As We May Think”, The Atlantic Monthly, 1945 dans lequel il explicite un système automatisé qui permettrait de réunir les connaissances au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Il imagine alors le Memex, « un appareil dans lequel une personne stocke tous ses livres, ses archives et sa correspondance, et qui est automatisé de façon à permettre la consultation à une vitesse énorme et avec une grande souplesse ». Comme nous pourrions penser, traduction d'A. Masure, Le Design des Programmes, Des façons de faire du numérique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2014 Vannevar Bush conclut son paragraphe par la précision conceptuelle suivante : « Il s'agit d'un supplément agrandi et intime de sa mémoire. »
Le système de publication hypertextuelle est d'abord pensé par Ted Nelson en 1965. Ted Nelson est sociologue des technologies de la communication, et cherche à mettre en place un dispositif réticulaire dédié aux recherches universitaires – les universités étant les principales détentrices des premiers ordinateurs. Il invente ainsi le concept d'hypertexte, qu'il tente de mettre en place sous le nom du projet Xanadu. Celui-ci se développe finalement à des fins commerciales, propriété de la Xanadu Operating Company – créée pour l'occasion en 1981. Supplenté par le HTTP, le projet Xanadu est finalement complètement repensé par Ted Nelson qui le dédie alors à l'organisation des données au sein des entreprises.
En 1967 l'ingénieur William Tunnicliffe, alors président de la Graphic Communication Association (GCA) présente, lors d'une rencontre au Canadian Government Printing Office, ses recherches sur la séparation des informations d'un document du format de celui-ci.
Deux ans plus tard chez IBM, Charles Goldfarb, Edward Mosher et Raymond Lorie développent le Generalized Markup Language (GML), un langage descriptif qui se base sur les travaux de William Tunnicliffe en s'émancipant de la matérialité technique des imprimantes. https://fr.wikibooks.org/wiki/Le_langage_SGML/Historique#Cr%C3%A9ation
Charles Goldfarb poursuit indépendamment ses recherches sur le GML, et développe le Standard Generalized Markup Language (SGML) qui sera finalement publié en 1986 par l'Organisation internationale de normalisation (ISO). https://www.iso.org/obp/ui/fr/#iso:std:iso:8879:ed-1:v1:fr C'est le premier langage de balisage proposé par IBM. Ce langage inspirera Tim Berners Lee dans la création du HTML quelques années plus tard. En effet, en 1989 Tim Berners Lee propose au CERN (Conseil Européen pour la Recherche Nucléaire) un système d'organisation des documents scientifiques. C'est dans cet “Information Management Proposal” https://www.w3.org/History/1989/proposal.html qu'il met en place le HTTP et le HTML – et avec eux les prémices du World Wide Web. L'année suivante, accompagné de Robert Cailliau, il applique cette nouvelle organisation des données avec le serveur WWW http://info.cern.ch/hypertext/WWW/TheProject.html , premier serveur web. Le HTTP et le HTML permettent de lier les contenus en réseau, de façon à envisager un agencement non-linéaire des informations.
En 1969 toujours, l'ARPANet (Advanced Research Projects Agency Network) devient premier réseau de transfert de données développé par la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) sous la gouverne des États-Unis.
En 1984 l'ARPANet adopte le TCP/IP (Transmission Control Protocol/Internet Protocol), développé dès 1974. Ce protocole deviendra la base de l'internet et annoncera son indépendance.
En 1985 la National Science Foundation des États-Unis (NSF) met en place le National Science Foundation Network (NSFNet), programme de recherche universitaire, indépendant de l'ARPANet et de la recherche militaire. Le NSFNet est alors financé par les fonds publics et des entreprises partenaires.
En 1989, les premiers fournisseurs d'accès à Internet (FAI) complètent le réseau (jusqu'alors restreint aux entités universitaires et gouvernementales). La même année le premier FAI commercial, The World, émerge aux États-Unis.
Enfin, en 1991 le NSFNet ouvre complètement son réseau aux FAI, accélérant ainsi l'économie commerciale de ces derniers.
La même année, Tim Berners Lee lance la World Wide Web Virtual Library premier index de liens hypertextes du WWW.
En 1994, Tim Berners Lee associe la syntaxe des chemins d'accès à celle du système des noms de domaine (DNS) Le DNS a quant à lui été inventé en 1985. pour créer l'URL. L'URL permet de référencer, depuis un navigateur web, un fichier dans un réseau par l'indication du protocole internet, du nom de domaine, et du nom du fichier.
La même année, les informaticiens Håkon Wium Lie et Bert Bos proposent de « séparer complètement la structure HTML de son rendu visuel grâce à des principes de sélecteurs des éléments HTML spécifiés en CSS ». J. Blanc, « Courte histoire du Web », Composer avec les technologies du web. Genèses instrumentales collectives pour le développement d'une communauté de pratique designers graphiques, Université Paris 8, 2023, p. 74
Après une suite d'implémentations ardues de CSS1, puis CSS2, c'est en 1999 que CSS3 est finalement implémenté et fonctionnel dans le navigateur Internet Explorer 5 de Microsoft. ibid.
En intégrant le W3C HTML Working Group en 1995, l'informaticien Dan Connolly introduit le SGML aux recherches du W3C. https://www.w3.org/People/Connolly/misc/vita
L'informaticien Brendan Eich, alors recruté par Netscape Communication, invente en 1995 le langage de programmation JavaScript. Celui-ci est alors intégré au navigateur web Netscape Navigator 2.0. Microsoft l'adopte l'année suivante.
En 2005 l'essayiste Tim O'Reilly publie l'article What Is Web 2.0. Design Patterns and Business Models for the Next Generation of Software dans lequel il définit la nouvelle évolution du Web, celle d'un Web participatif, dans lequel les usager..es co-construisent les applications.
Des perceptions des liens hypertextes
Comme son nom l'indique, le Web est un réseau. Nos perceptions d'un réseau dépendent de ses représentations et de ses usages. J'aimerais m'attarder sur nos perceptions – du Web, de ses lignes, de son architecture – pour penser les mouvements inscrits dans le temps : de l'écriture humaine, de l'interprétation computationnelle, de la lecture, de nos déplacements de lien en lien.
Alors que nos usages évoluent dans un rapport absolu à l'instantanéïté des communications, les canaux d'accès à l'internet se généralisent et se multiplient dans le monde. Lignes téléphoniques, fibre optique, lignes de téléphonie mobile, satellites. Dix ans après l'essor du Web mobile Le Web mobile se caractérise par la possibilité d'utiliser l'internet sur son téléphone mobile. Celui-ci se développe en même temps que l'évolution des normes de téléphonie mobile, CDMA2000 / EV-DO (3G), puis LTE / LTE-Advanced (4G). la 5G favorise l'augmentation des échanges de données au quotidien. cf. Baromètre du numérique, CRÉDOC, 2025 (France) & Belgian Digital Economy Overview, SPF Économie, 2024 (Belgique) Le cloud computing participe à l'oubli (ou l'ignorance) de la matérialité physique et énergétique de l'échange et du stockage de ces données. Les applications de messageries instantannées se multiplient et s'imbriquent dans d'autres (des réseaux sociaux aux services clientèle), les moteurs de recherche et les navigateurs sont augmentés par les chatbots d'intelligences artificielles génératives. ChatGPT développé par l'entreprise OpenAI, Aria intégré au navigateur Opera, ou encore Duck.ai du moteur de recherche DuckDuckGo. Ces moyens de communication continue sont accessibles dans des ordinateurs haptiques, mobiles, portés dans un sac, en bandoulière ou dans une poche. Les réponses aux problèmes de nos quotidiens résultent souvent de cette immédiateté ; il suffit d'une question posée dans un message, un moteur de recherche, un chatbot, et autres applications (plan, services de taxi, de livraison...) pour trouver sa réponse.
Dans sa Brève histoire des lignes l'anthropologue Tim Ingold nous montre « comment, au cours de son histoire, la ligne s'est progressivement détachée du mouvement qui l'avait fait naître. » T. Ingold, « Connecter, traverser, longer », Une brève histoire des lignes, Zones sensibles, 2013, p. 100 J'aimerais comprendre comment la temporalité d'action engagée dans nos usages du Web influe sur nos perceptions de celui-ci. J'aimerais aussi comprendre ce que produit la représentation du Web comme imaginaire technologique. Pour cela, j'aimerais partir d'un chapitre de T. Ingold, qui se base lui-même sur deux concepts développés par le peintre Paul Klee : la promenade et l'assemblage. Si la réflexion de T. Ingold se situe principalement dans l'espace physique – de sa perception, de sa représentation, de sa pratique, de sa construction – il me semble malgré tout pertinent de prolonger cette réflexion vers les espaces virtuels du Web. De son côté, le philosophe et informaticien Bruno Bachimont dit du calcul qu'il est « la prescription d'un déroulement temporel à partir d'un code consigné dans l'espace ». B. Bachimont, Le sens de la technique : le numérique et le calcul, Les Belles Lettres, 2010, p. 143, cité par C. Collomb, « Imaginaire instituant des machines computationnelles », Imaginaires technologiques, les presses du réel, p. 118 Quand nous lisons une page web dans notre navigateur, nos voyons le résultat d'une suite d'opérations (du système d'exploitation de l'ordinateur au logiciel du navigateur). L'ensemble des programmes invoqués sont autant d'espaces structurés qui font se réaliser les instructions dans un temps donné. Ce que B. Bachimont résume en ce que « l'exécution du programme n'est alors que le déploiement temporel de la structure spatiale symbolique qu'est le programme ». id., p. 119 L'écriture d'un programme est destinée à être lue de façon à produire un résultat, tandis que l'écriture non programmative serait « la synthèse du temps dans l'espace, en permettant que ce qui est dispersé dans le temps (flux de la parole) soit rassemblé dans l'unité d'une représentation spatiale synoptique ». ibid. Dans la dichotomie avancée par B. Bachimont, l'écriture suivrait de façon intrinsèque la parole, rassemblant le mouvement intangible dans un espace précis : l'espace de la page. Le code, quant à lui, produirait les espaces, à partir d'un assemblage d'opérations écrites. Pourtant, l'écriture numérique n'est pas nécessairement programmative. Même si le numérique repose sur le calcul, l'écriture peut se détacher de l'espace et du temps du programme. Écriture et code peuvent cohabiter dans un même espace numérique.
Écrire le code
Comme dit plus tôt, depuis sa création et durant les trois décennies qui ont suivi son accessibilité généralisée, le Web a connu plusieurs phases d'évolution – politiques, techniques et usuelles.
Les pratiques et les usages que nous avons d'un outil ou d'un dispositif agissent sur nos perceptions de ceux-ci, et des artefacts qu'ils engendrent. Nos usages des dispositifs et des outils participent également à la construction d'un imaginaire commun, englobant les technologies relatives à ces outils et les personnes qui agissent avec : par la confection, la propriété, l'entretien, et la pratique.
Les façons d'écrire avec les technologies du Web peuvent transmettre certaines formes de préjugés sur les facultés (compréhension des technologies, compétences en code...) des auteurices des pages web. Par exemple : une personne qui n'écrit jamais de JavaScript peut être perçue – par certain..es – comme ayant pas ou peu de connaissances du JavaScript ou d'autres langages de programmation, voire en « code » de façon plus générale. Notons que si le HTML et le CSS peuvent être considérés comme des langages de programmation (nous écrivons des données vouées à être interprétées par les navigateurs web), nombreux sont celleux qui aiment rappeler la différence (et pas moindre) entre une écriture algorithmique et une écriture sémantique.
Ces préjugés alimentent la hiérarchie entre les pratiquant..es du code, ainsi qu'entre pratiquant..es et usager..es (lecteurices du code). Si la..e lecteurice aurait moins de connaissances techniques que l'auteurice, cela n'évite pas la condescendance qui accompagne le sentiment de déceler une faille éventuelle (ou perçue comme telle).
index.html.
Qui a changé depuis. Lu via un petit écran, c'est une simple carte de
visite, tandis que sa version plus large reprend l'espace de
mon appartement.
https://zeste.ee/index.html
Des imaginaires technologiques : savoir ou savoir coder
Des graphes et des mailles : comment la ligne est devenue droite
Habiter l'espace
Des index et des listes : écrire un coin à soi
Des appropriations du HTML
Of course, world-building means creating everything—not only making things inside the world but also the surrounding world itself—the language, style, rules, and architecture.Laurel Schwulst, My website is a shifting house next to a river of knowledge. What could yours be?
Lorsque nous écrivons le HTML – lorsque nous écrivons une langue parmi les balises – nous communiquons via les technologies de l'internet. À la publication d'une page web, nous nous adressons à d'autres dans une temporalité particulière, différente de celles des messageries électronique (via SMTP, POP/IMAP) ou instantanée. De même, l'adresse peut se révéler plus intime qu'un commentaire de blog ou de forum – la distance entre auteurice et lecteurice s'établissant par l'absence de distinataire ciblé (contrairement à une chaîne de mail ou un commentaire s'adressant à un groupe défini, ou à une entité au sein d'un groupe), et moins par les différentes formes et degrés d'anonymat. Écrire une page HTML peut en effet être une pratique tout à fait anonyme, mais l'espace d'écriture ainsi que sa temporalité de publication peuvent amener vers une sorte d'ouverture vers l'intime. C'est un mode d'écriture plus propice à l'expression personnelle, et qui pourrait s'avérer plus insouciante vis-à-vis de sa réception. Bien que l'écriture publiée ne puisse être dénuée de la relation d'un..e auteurice à un..e lecteurice, celle-ci dépend de l'adresse, de sa conscientisation, et de l'hypothèse d'un lectorat particulier. Une page peut ne jamais être lue, voire visitée, ou encore (et c'est assez beau) être lue une fois, par le hasard d'un déplacement, avec une attention toute particulière, que l'auteurice ne soupsonnera peut-être jamais.
L'écriture du HTML avec ses balises laisse une place non négligeable à l'espace d'écriture en tant que tel. Bien que nous soyons contraint..es par les outils que nous employons, la liberté d'appropriation – par nos gestes et par nos perceptions – s'étend au-delà des limites d'un champ textuel en interaction directe entre un client et un serveur. Nos usages de nos éditeurs de texte s'ancrent dans des espaces physiques qui peuvent varier selon nos situations matérielle, sensorielle ou émotive. Avec un même éditeur de texte, dans un même ordinateur, nous n'écrivons pas de la même façon ni n'écrivons les mêmes choses selon que nous nous trouvons à notre bureau, sur notre lit ou dans un train. Le HTML faciliterait-il réellement la multiplicité des espaces d'écriture ? Quelle serait la perceptibilité de ces espaces lors de la lecture des textes publiés ?
L'anthropologue et historien Michel de Certeau positionne le concepteur en stratège et l'usager en tacticien du dispositif. G. Latzko-Toth, « Penser les contributions au dispositif : une redistribution de la capacité d’agir », La co-construction d’un dispositif sociotechnique de communication : le cas de l'Internet Relay Chat, Université du Québec à Montréal, 2010, p. 56-57 Le stratège agit sur un espace qui lui est propre, tandis que le tacticien agit en visiteur dans l'espace. Selon M. de Certeau, la pratique quotidienne permettrait aux usager..es de s'approprier le dispositif et, ainsi, de créer un espace qui leur est propre.
Le Web est un dispositif technique co-construit par nos usages, qui sont le fait d'interactions entre machines, et entre humain..es. Le Web est l'affaire de concepteurices, c'est-à-dire de technicien..nes qui, par leurs connaissances, contruisent un dispositif technique. Ce dispositif est voué à l'usage, c'est-à-dire à son appropriation par ses usager..es, dont les connaissances et les perceptions des technologies impliquées sont variables. Si les concepteurices ont l'avatange de définir les règles du dispositif, les usager..es sont à même de s'en emparer, de déplacer les usages, et créer de nouvelles pratiques.
Le HTML s'inscrit à la fois dans un dispositif technique qui consiste en une suite de protocoles de communication – dits Internet Protocol (IP) – et dans un système social basé sur la publication hypertextuelle commune et collective. Autrement dit, le HTML est un langage informatique qui balise un texte dans le but de le publier au sein d'un réseau, dans des langues intellegibles aux humain..es, graphiquement et sémantiquement interprétées par des artefacts logiciels.
Lorsque nous choisissons de faire usage du HTML sans passer par l'intermédiaire d'un langage de balisage léger Qui sera par la suite logiciellement traduit en HTML. nous écrivons les balises, les éléments, leurs noms et leurs classes directement à l'intérieur du texte que nous souhaitons publier. Ce processus est essentiellement présent lorsque l'auteurice du code HTML est ellui-même l'auteurice du texte à publier. Ce mode d'écriture invoque simultanément une conscience technique et structurelle du document, et une conscience créative, voire poétique, du code lui-même. Autrement dit, le couplement des maîtrises textuelle et méta-textuelle au sein d'un même document pourrait amincire la frontière dichotomique entre ce qui serait d'ordre de la communication technologique (c'est-à-dire la faculté d'être accessible au sein d'un réseau technique) et de la communication sociale (que nous pourrions définir comme l'adresse à un lectorat).
Sans établir de hiérarchie, je définis l'écriture du Web comme l'ensemble des pratiques d'écriture participant à la construction d'un réseau de fichiers, parmi d'autres pratiques d'écriture dont la temporalité d'adresse s'inscrit dans l'hyper-instantannéité des protocoles de communication du micro-blogging. Comme dit plus tôt, l'écriture du Web s'inscrit de fait dans la construction collective d'un espace, par la publication d'un ensemble de fichiers aux natures diverses. Actuellement, le Web comprend un ensemble de modes d'écritures, de langages, d'interfaces, de réseaux et de cultures qui singularisent les façons d'adresser un texte. Un facteur essentiel de l'état du Web et de l'internet contemporains est la faculté d'interaction entre les usager..es ; à celle-ci s'ajoute la capacité d'instantannéité des communications.
Lorsque nous écrivons les balises d'un document HTML, nous écrivons un langage formel parmi un langage dit « naturel ». Le processus d'écriture peut se faire de deux façons : nous écrivons un texte que nous venons structurer par la suite ; ou bien nous écrivons le HTML avec le texte. C'est notamment le cas ici. Je concentrerai ma réflexion sur cette dernière façon d'écrire, en ce qu'elle produit comme rapport au temps d'écriture et à la perception du dispositif technique dans lequel elle se situe.
Le temps de l'écriture du HTML sera abordé en tant qu'espace d'appropriation, par le langage, d'un dispositif que serait le Web, lui-même situé dans le vaste espace de l'internet. Pour cela, je partirai du concept d'un Web « fait-main » proposé par J. R. Carpenter dans son texte “A Handmade Web”. Seront ensuite abordées les façons d'adresser le HTML sans sa temporalité d'écriture et de son appropriation. Comment la temporalité d'écriture d'un document HTML jusqu'à sa publication agit-elle sur la construction du Web ?
Le handmade Web
In today's highly commercialised web of multinational corporations, proprietary applications, read-only devices, search algorithms, Content Management Systems, WYSIWYG editors, and digital publishers it becomes an increasingly radical act to hand-code and self-publish experimental web art and writing projects.J. R. Carpenter, A Handmade Web
En 2015, l'artiste, écrivaine et chercheuse J. R. Carpenter publie sur son site personnel un texte sur ce qu'elle nomme le handmade Web.
Ce texte fait suite à
l'essai
de l'artiste
Olia Lialina
sur le Web vernaculaire
publié sur son site personnel dix ans plus tôt. Dans
“A Vernacular Web”,
O. Lialina
nous
présente, avec poésie et précision, une évolution des éléments
techniques, textuels et graphiques des pages web depuis le tout début du
Web social
C'est-à-dire lorsque le Web devient un « médium social. »
cf. Peter Hoschka, “From Basic Groupware to the Social Web”,
ACM SIGGROUP Bulletin, vol. 19, n°2, 1998
,
période que
J. R. Carpenter
situe
« dans la brève période qui a suivi le Web académique et qui a précédé
le Web marchand ».
« in the brief period after the academic Web and before the corporate
Web »
(traduction personnelle)
Ce Web des années
1990 serait alors :
bright, rich, personal, slow and under construction. It was a web of sudden connections and personal links. Pages were built on the edge of tomorrow, full of hope for a faster connection and a more powerful computer... it was a web of amateurs soon to be washed away by dot.com ambitions, professional authoring tools and guidelines designed by usability experts. O. Lialina, A Vernacular Web, 2005
Alors que le qualificatif « fait-main » (handmade)
« désigne généralement les objets fabriqués à la main ou à l'aide
d'outils simples plutôt que de machines »
« usually refers to objects made by hand or by using simple tools
rather than machines »
(traduction personnelle)
,
J. R. Carpenter
l'emploie pour évoquer certaines pages d'un Web non pas
révolu, mais contraint par l'hégémonie des réseaux sociaux et des sites
d'entreprise. Le « Web fait-main » se révèlerait être une
forme discrète de résistance parmi les façons de faire normées par des
logiciels, souvent propriétaires, eux-mêmes pensés et conçus par un
monde entreprenarial.
Le geste d'écrire soi-même sa page web – qu'il s'agisse d'un geste revendicatif ou plus « ingénu » – pourrait préserver les singularités individuelles, et aviver la conscience des objets techniques dont nous faisons usage. Car pour écrire, puis publier une page web, nous choisissons un langage, un domaine, un client FTP. Même sans comprendre tous les ressorts techniques d'un tel dispositif, nous devons prendre le temps de faire des choix, le temps d'écrire, le temps de chercher les mots, les langages, les logiciels qui nous permettent de partager notre fichier au sein du réseau.
La capitalisation du Web : vers un effacement du code
Layer upon layer of dated web-design aesthetics overlap and peel like wallpaper, revealing earlier versions beneath. Pages optimised for lower resolutions now take less than a third of the screen. Ghosts of browsers past mingle with occasional page errors, dead links, and missing images. Sound files play automatically. Warnings abound, issued from earlier eras, addressed to readers who are not us.J. R. Carpenter, A Handmade Web
Comme le souligne J. R. Carpenter en 2015, la capitalisation du Web le rend moins propice à l'écriture, à l'expérimentation et à la publication poétique. Non pas qu'il soit techniquement moins possible de publier des pages écrites « à la main », mais la domination des entreprises multinationales Les GAFAM (Google (Alphabet), Apple, Facebook (Meta), Amazon, Microsoft), Adobe, ByteDance, Baidu, Oracle, Snap, Tencent... sur la construction économique et politique de l'internet, des logiciels et des machines de lecture, d'écriture et de publication contraint les usages en imposant une complexité opaque derrière le terme « technologies » et un système de pensée mercantile.
La capitalisation du Web n'est pas nouvelle. Elle
résulte de l'effervescence spéculative des années 1990. Netscape et
Microsoft se disputent alors l'hégémonie de leurs
navigateurs respectifs. La normalisation du Web, jusque-là
affaire de laboratoires scientifiques, se voit intégrer les concepteurs
de navigateurs aux prises de décisions.
Tim Berners-Lee crée en 1994 le W3C (World Wide Web Consortium)
afin de normaliser le HTTP, l'URL et le HTML. Ce dernier devient très
rapidement un terreau propice à la gouvernance de l'internet, de par sa
fonction première
de normer, par un système de balisage, l'information publiée dans le
WWW.
cf.
G. Sire,
« Une histoire technopolotique du code HTML (1991-1999) »,
Le Temps des médias n°33/2, Nouveau Monde éditions, 2019, p. 189
Motivés par les
valeurs marchandes de leurs entreprises, ces nouveaux acteurs vont alors proposer différentes
interprétations du code par les navigateurs, différentes façons de
percevoir les informations dans les écrans.
Des balises visuelles concurentes sont notamment créées par Netscape et
Microsoft : <blink> et <marquee>,
soit un clignotement du texte chez Netscape et son défilement
horizontal chez Microsoft. Ces deux balises n'ont
pas d'autres vocations que d'intégrer un effet graphique au texte dans
le navigateur, qui les interprétera selon son implémentation.
cf.
G. Sire,
op. cit., p. 196
La concurrence économique du Web se met en place avec la volonté de s'adresser au plus grand nombre : le Web n'est plus seulement une suite de nouveaux protocoles complétant l'internet, c'est un espace à part entière, « un univers visuel, dans lequel chacun peut lire et publier des contenus dans des fenêtres à travers lesquelles s'organise l'information du monde entier. » J. Bourguignon, « La disparition des corps », Internet, année zéro. De la Silicon Valley à la Chine, naissance et mutations du réseau, Éditions Divergences, 2021, p. 83 Lorsque la « bulle Internet » éclate Cette bulle spéculative naît à la fin des années 1990, explose en mars 2000. , le Web – alors dominé par les différents grands opérateurs de télécommunication Alcatel, Cisco Systems, Lucent Technologies, Nortel Networks... qui, par la répartition arbitraire du débit, contrôlent la transition des données – se trouve « structuré comme un univers mercantile et libertarien » J. Bourguignon, « Les libertariens », op. cit., p. 75 sous la gouvernance d'entreprises endettées. Les sociétés des TIC (Technologies de l'Information et de la Communication) maintiennent alors leur hégémonie sur le réseau Internet en proposant des offres concurrentielles qui « mettent en avant la supposée complexité technique de leurs concurrents ‹ logiciels › pour mieux imposer leurs solutions centralisées ». A. Masure, « Une économie du recentrage », Le Design des Programmes. Des façons de faire du numérique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2014, p. 148-149
Sous couvert d'offres présentées comme facilitant la publication « en ligne », les interfaces effaçant les langages informatiques se multiplient. Les internautes sont invité..es à s'inscrire sur des plate-formes, à compléter les champs préconçus sur leur profil. Par exemple, sur Instagram : le nom, le « nom d'utilisateurice », le genre, les pronoms, la « catégorie » (du compte), la « bio », les « liens » (hypetextes), les « bannières » (pour « mettre en avant, entre autres, des collectes de dons ou des vidéos en direct programmées » ou des produits en vente). « L’enjeu du concept de plate-forme est de fournir un système efficace pour centraliser, contrôler et distribuer les ‹ données ›. » ibid.
Ces nouveaux modes de partage de contenus influent de fait sur les façons d'écrire le Web. L'accent est dorénavant porté sur l'accessibilité d'écriture des publications, par la mise en place d'outils qui permettraient « à n’importe qui de mettre en ligne des contenus et de les partager, sans compétences techniques spécifiques ». ibid. Les textes deviennent alors des données.
Ces données sont détachées – de façon sémantique et conceptuelle – des formes et des espaces dans lesquels elles sont montrées. Les environnements de publication, tant du côté de celleux qui publient que de celleux qui lisent, tendent vers une normalisation supplémentaire (au HTML, aux standards du W3C) de l'agencement du texte et des images dans la page, et dans les écrans. Ces nouvelles façons d'écrire et de lire se sont instituées dans le réseau, notamment par la popularisation de CMS (Content Management System) gratuits et relativement simples d'utilisation Le CMS open source Wordpress est toujours très utilisé depuis sa création en 2003. proposant différents thèmes classés selon la nature, mais aussi le sujet du futur site web. Blog, portfolio, entreprise, store, art et design, immobilier, santé et bien-être, éducation, magazine, musique, restaurant, voyage et style de vie... https://wordpress.com/fr/themes En plus de ces différentes catégories, ces CMS proposent une sélection de thèmes « recommandés », ou populaires. https://cargo.site/templates, https://fr.squarespace.com/templates/parcourir/sujet/designs-populaires
Les pages web se trouvent ainsi structurellement et graphiquement normées, devant répondre à certains codes esthétiques pour entrer, de façon explicite pour le..a visitereuse, dans une catégorie de contenus.
La collecte des données : pour une tactique de l'effacement ?
Au-delà d'un simple enjeu esthétique, la domination de ces différentes plateformes déploie et renforce la relation utilisateurice-service dans nos usages quotidiens du Web. Les interactions inter-usager..es, ainsi que les interactions entre les usager..es et les outils de publication, sont modelées par des entreprises – telles que Meta ou Google – qui vont alors valoriser un certain aspect fonctionnel du Web et de l'internet et ce, même dans les interactions les plus sensibles. Par exemple, Facebook (Meta) qui permet aux inscrit⋅es de suivre un réseau de leurs « ami⋅es ». À ses débuts Facebook propose aux utilisateurices de remplir des formulaires de façon à indiquer leurs statut conjugal, ville de naissance, parcours scolaire et professionel, opinons politiques, goûts musicaux, littéraires, cinématographiques... sur leurs profils. Ces fiches mêlant formulaire administratif et questionnaire de personnalité – de même que l'emploi du terme « ami⋅e » au centre du réseau social – cultivent l'ambiguïté du sens directionnel du service proposé par Facebook. En d'autres mots : à qui servent ces données ?
La collecte massive des données personnelles des usager..es, par le moyen de formulaires et de cookies, transforme l'utilisateur..ice en consommateur..ice. Le Web devient – et ce, dès sa démocratisation – un terrain propice au profilage commercial, entraînant le développement et l'expansion de la « publicité de surveillance » (surveillance advertizing). L. McGuigan, “Adtech Flows”, Selling the American People. Advertising, Optimization, and the Origins of Adtech, MIT Press, 2021, p. 31 Cette dernière alimente un dispositif capitaliste dont l'expérience humaine serait la matière première. S. Zuboff, “What is Surveillance Capitalism?” The Age of Surveillance Capitalism. The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power, PublicAffairs, 2019, p. 14 L'expérience des usager..es ne serait ainsi pas seulement un matériau informatif, mais bien une matière maléable par des moyens techniques qui s'imposent dans les gestes habituels. Autrement dit, nos pratiques du Web pourraient alimenter un mécanisme technique dont le pouvoir de modification des comportements profiterait à un capitalisme de la surveillance. ibid.
Bien qu'il existe des commissions destinées à réguler le traitement des données personnelles Comme l'Autorité de protection des données en Belgique, la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) en France, le Contrôleur européen de la protection des données (CEPD). , je m'intéresse ici aux pratiques discrètes qui se faufilent parmi nos gestes les plus ordinaires et, surtout, quotidiens. Un exemple très répandu de ce type de pratique est le développement des extensions de navigateur permettant de bloquer les publicités injectées dans les pages web ; ce que Nolwenn Maudet définit comme un design tactique de « l'épuration, c’est-à-dire le fait d’enlever ou de cacher des éléments d’interface ». N. Maudet, « Design tactique contre plateformes numériques », Tèque 2023/1 n°3, 2023, p. 57 Dans le cas d'une extension de navigateur, un outil vient opérer dans un temps succédant à l'écriture des pages consultées. Cette façon d'agir sur la lecture du Web marque une séparation entre lecteurices et auteurices, mais aussi entre usager..es et pratiquant..es. Ce sont en effet des designers – des spécialistes – qui se chargent de concevoir des outils tactiques à l'attention des usages communs. En évitant l'influence possible des publicités sur nos comportements au-delà du Web, la tactique mise en œuvre cible un certain type de pages qui, par leur épuration, s'en trouvent plus faciles (et agréables) à lire.
Cet aparté permet d'aborder un enjeu important de l'histoire du Web, qui permettra de situer un peu mieux la place de la bricole dans sa construction, et notamment par la place du navigateur :
Le navigateur est en effet un logiciel très particulier par la puissance des outils qu’il met à disposition d’une résistance numérique. Ces outils sont basés sur la nature décentralisée et ouverte des protocoles de l’Internet (TCP/IP) et du Web qui « déplace la capacité d’innovation du centre vers les périphéries et donne beaucoup de pouvoir à l’utilisateur ». D. Cardon, Culture Numérique, Les presses de Science Po, 2019, p. 35, cité par N. Maudet, op. cit., p. 60
Comme le souligne N. Maudet, la maléabilité du rendu graphique depuis le navigateur par « un contrôle très fin des données qu’il reçoit » ibid. hérite du « paradigme client-serveur et de la constitution technique du Web qui a, dès son origine, découplé le contenu de sa mise en forme ». N. Maudet, op. cit., p. 61 Bien qu'à ses prémices le Web permettait aux utilisateurices d'agir sur la forme des fichiers HTML depuis le navigateur, c'est l'invention du CSS qui permettra, quelques années plus tard, aux auteurices d'avoir la main-mise sur les styles graphiques de leurs pages. En résumé :
C’est cette marge de manœuvre qui s’est relativement maintenue [...] et qui permet, encore aujourd’hui, de bénéficier d’une infrastructure – le navigateur, permettant à des designers de concevoir des outils de résistance face aux plateformes numériques hégémoniques. ibid.
Ce que N. Maudet n'aborde pas ici, c'est le potentiel que cela permet aux utilisateurices qui ne seraient pas designers. J'entends par là designers de profession. S'emparer des possibilités graphiques du Web n'est pas uniquement l'affaire de spécialistes du Web ou du design. Elle note par ailleurs le frein paradoxal des outils trop discrets – par leur design et leur imbrication dans nos habitudes individuelles – aux réponses systémiques possibles face aux systèmes oppressifs que nous souhaitons contrer. Car si une tactique développée par une personne tierce (un..e designer) nous permet de mieux apprécier l'usage de notre navigateur, « ne renforce-t-on pas les systèmes dominants si on contribue à les rendre plus vivables et ainsi plus acceptables ? » N. Maudet, op. cit., p. 66
Si les standards du Web sont des forces de domination sur leurs utilisateurices et usager..es, ils n'en sont pas moins les facilitateurs de tactiques de résistance (ou du moins d'évitement). Le HTML est un langage qui permet une certaine liberté d'écriture – par une interprétation personnelle possible des éléments sémantiques préconnisés par le W3C, et par la possibilité d'écrire une sémantique singulière avec les mots qui font sens pour nous à un moment précis cf. <cool> – et intègre au chaos du capitalisme un chaos de la bricole, de la lenteur et de la poésie.
L'agencement de l'écriture dans le code
bash qui me
permettent d'ouvrir mes différents fichiers depuis
la console.
La commande things m'emmène dans
~/Bureau/zeste.ee/things.html
https://zeste.ee/things.html
,
urls
dans ~/Bureau/zeste.ee/urls.html
https://zeste.ee/urls.html
,
log
créer un fichier .txt à la date du jour dans
~/Bureau/log/ tandis que journal ouvre
~/Bureau/log/journal.html
https://journal.de.zeste.ee
,
miam m'emmène vers ~/Bureau/repas/index.html
https://repas.de.zeste.ee
,
xx dans ~/mix.txt",
bb dans ~/Bureau/uaerbu/index.html
https://bureau.de.zeste.ee
...
Dans mon éditeur de texte, ,html copie la structure
d'un fichier html, j'utilise plusieurs raccourcis
pour écrire des balises dans des plis :
^p pour
<p>,
<p pour
<p class="sousP">. Certains raccourcis concernent
un fichier particulier.
,miam copie dans le fichier
~/Bureau/zeste.ee/fo+od.html
https://zeste.ee/fo+od.html
...
le fichier recette.html,
c'est-à-dire :<details class="recipe"> <summary><a></a></summary> <article class="info">on<time></time>with</article> <ul></ul> <ol></ol> <img class="scheme" src="gif/.gif"></details>De la même façon, le raccourci
,mot est essentiellement employé pour
compléter ~/Bureau/mots/index.html.
https://mots.zeste.ee
https://zeste.ee/index.html directement.
Forme et structure : l'ambiguïté des éléments HTML
Lors d'une conversation avec Julien Bidoret, celui-ci m'a parlé de Réels, un « journal graphique et textuel » qui s'inspire des exercices de style de Raymond Queneau (1947) : un mot par jour pour écrire sur le vif des éléments réels de la journée. Ce recueil – essentiellement rédigé en HTML à l'origine – est une écriture web, qui mêle texte, image, son, code, dessin... Évoquer ces différents outils informatiques nous a menés à discuter des différents modes d'écritures en fonction de l'adresse et des lectures. Si Julien utilise beaucoup les outils numériques pour organiser et prendre ses notes, il tient, depuis février 2021, un blog écrit en HTML. L'écriture du HTML incite assez bien au mélange des écritures et des formes. L'écriture du blog met le public à distance ; nous ne savons pas exactement qui nous lit – bien que le blog en question dispose d'un flux RSS.<summary> / <details> et qui a tout de suite
influencé mon rapport à ces éléments HTML (leur découverte m'a
particulièrement enthousiasmé, et leur usage m'enthousiasme
toujours), ou encore des tweets qui demandaient
quels étaient nos éléments HTML préférés. Les réponses, en
fonction de leurs auteurices, influencent les perceptions que nous avons
de ces éléments. Par exemple, une personne que j'admirais alors
avait répondu l'élément <article> et depuis je
l'utilise beaucoup.
Dans la documentation de ses cours de web design, J. Bidoret présente le HTML comme étant un langage « purement sémantique : il s'agit de donner du sens à un texte ». C'est en effet le balisage des textes qui structure les informations dans un réseau accessible à la lecture, et notamment via une sémantique standardisée à la façon des papiers universitaires : un corps de texte, des chapitres, des titres de différents niveaux, des paragraphes, des figures et leurs légendes, etc.
Une balise enferme un élément, et peut enfermer les attributs de cet
élément (href, src, alt...).
Le HTML permet ainsi d'imbriquer les différents
éléments afin de structurer un document dans une forme hiérarchique :
cette façon d'imbriquer le contenu et les éléments HTML suit l'idée que le
codage du HTML se rapproche de l'écriture par l'agencement d'un langage
dans une langue (ou inversement), et que cette imbrication ne casse pas la
signification du contenu, mais, au contraire, lui donne du sens. Ça donne
du sens pour la machine : il faut que le navigateur, et les autres
protocoles de communication comprennent le fichier (sa structure, son
format) pour que celui-ci soit rendu compréhensible pour les humain..es.
Mais aussi, la façon de hiérarchiser un texte, de le structurer avec des
catégories déjà prédéfinies (imposées) influe sur le sens que l'on donne à
notre texte :
Les marqueurs des balises<et>permettent de distinguer ce qui est du ressort du fond (le texte) de ce qui relève de la mise en forme (les propriétés des balises). Ces marqueurs permettent au programme de lecture « d’exécuter » des opérations sur le texte pris entre ces balises. Le programme qui sert à ouvrir les « pages web » va donc jouer le rôle de premier lecteur, un lecteur absolu, imparable et mécanique. Le texte est parcouru de façon séquentielle, de gauche à droite et de bas en haut. Le lecteur humain ne peut lire la page web qu’à travers cet intermédiaire, la lecture sur le Web n’existe qu’appareillée. En étudiant les différentes « spécifications » du html, on pourra observer comment se déplace la volonté initiale de structurer et mettre en forme de données vers l’identification d’unités signifiantes. A. Masure, « ‹ Comme nous pourrions penser ›, la fiction technique de Vannevar Bush », op. cit., p. 39
Le HTML mêle donc des éléments dits sémantiques, qui
permettent de répertorier de façon globale le contenu des documents
dans le Web – notamment à l'usage des moteurs de recherche – et des
éléments de mise en forme destinés à la structure visuelle du texte.
Si Tim Berners-Lee divise clairement ces deux types d'éléments
En “physical styles” et “logical styles”, cf.
“Hypertext Markup Language (HTML). A Representation of Textual
Information and MetaInformation for Retrieval and
Interchange”, 1993
,
Anthony Masure
souligne l'ambiguïté de certains éléments classés
dans la catégorie dite « logique » : les emphases <strong>,
<em>, ou bien encore la division des titres,
les paragraphes et les listes.
A. Masure,
id., p. 40
« Ces marqueurs structurants sont à la frontière de la mise en forme
et de la description de contenu »
ibid.
car « une instance [HTML] représente une hiérarchie
d’éléments. Chaque élément a un nom, quelques attributs, et quelque
contenu ».
T. Berners-Lee, op. cit.,
traduit de l'anglais par
A. Masure,
ibid.
Cette façon implicite de hiérarchiser le texte vient – comme évoqué
plus tôt – du contexte scientifique du développement du
Web. Autrement dit, « le fait que le HTML ait été originellement
conçu pour décrire des documents scientifiques explique la volonté
de chercher à diviser, structurer, etc., c’est-à-dire de chercher à
rendre scientifiquement logique tout type de contenu. »
A. Masure, ibid.
Cette représentation normée, la « typologie classique d’un texte identifié et identifiable, titré, normé, avec la volonté de conformer tous les types de contenu » ibid. vient alors s'immiscer dans les façons d'écrire, et de penser. Bien que, par ses recommandations, le W3C pose une certaine façon de faire, le HTML se prête à la dissidence des usages. Par ignorance, par nonchalance ou par choix, l'écriture avec balises laisse place aux singularités sémantiques, aux « erreurs », ainsi qu'aux artefacts poétiques. Loin d'être anodine, cette façon d'écrire le HTML se situe dans un entrelas de langages et de protocoles informatiques qui influent sur les conceptions du Web (comme il est conçu, comme il est perçu).
.sousP à laquelle j'attribue des
valeurs spécifiques aux propriétés CSS margin et text-indent.
Ici c'est : .sousP { margin: 0; text-indent: 8mm; }
Cette façon
d'écrire et de décrire la structure de mon texte a influencé la perception
que j'en avais, ainsi que la façon de segmenter ma pensée, et la façon
dont je pouvais l'adresser à un lectorat. Par ailleurs, j'ai longtemps eu
méconnaissance de la propriété CSS text-indent, et je structurais alors
visuellement mes paragraphes à l'aide de l'élément HTML
<br> et d'espaces
insécables...
viens d'écrire l'élément
<br>, qui n'est pas un élément qui
hiérarchise le contenu du texte, mais qui structure visuellement le
document. Il y en a d'autres :
<h>,
<sup>,
<i>,
<b>...
La méthode AJAX : vers une hyperlinéarité de la lecture
Si je parle de dissidence, c'est que le HTML a évolué en concomitance avec un ensemble d'autres technologies, et particulièrement avec le développement du langage JavaScript et de la méthode AJAX (Asynchronous JavaScript And XML). Celle-ci, à partir de l'objet XMLHttpRequest, permet à une page web d'envoyer une requête HTTP sans que l'utilisateurice n'en soit à l'origine, ni même qu'iel en ait conscience : ce sont les débuts des sites web « dynamiques ». La dynamique en question se situe au niveau de la communication entre machines : un réseau d'informations est alors rassemblé sous forme de listes dans un même espace ; c'est ce que Silvio Lorusso appelle l'hyperlinéarité. S. Lorusso, « Liquider l'utilisateur », Tèque n°01/1, Audimat Éditions, 2022, p. 46 Car si le Web a permis de dépasser la linéarité de l'imprimé par l'avénement de l'hypertexte, le HTML se construit autour d'une métaphore de la page. La multilinéarité de la lecture des pages tient davatange des choix des lecteurices que du réseau structurel en lui-même. Autrement dit, l'usager..e « doit prendre de nombreuses décisions qui sont mises en œuvre par des clics. » ibid. Alors que le « Web 2.0 », par l'emploi de la méthode AJAX, recentre l'interaction entre usager..es et contenus à l'intérieur d'un même espace, agir (cliquer sur un hyperlien) pour sortir « ressemble plus à du zapping sédentaire qu’à une exploration active de l’espace organisé en réseau. » S. Lorusso, op. cit., p. 47 La multilinéarité n'est donc pas innérante au Web en lui-même, mais dépend bien des usages de ses technologies.
La matérialité du langage : pour une multinéarité de l'écriture
Selon N. Katherine Hayles, la parole, l'écriture et le code, en tant que « systèmes de signification » constituent alors « trois visions du monde » qui interagissent ensemble de façon constante, singulière mais non contraire. » N. K. Hayles, Parole, écriture, code, Les presses du réel, 2022, p. 73 L'écriture aurait été inventée après la parole, et le code après l'écriture. L'écriture du HTML dans la même temporalité que le texte qu'il balise pourrait s'avérer être un bon exemple de cette interaction entre écriture et code. Lorsque que nous écrivons une page HTML nous codons, indéniablement, mais nous n'écrivons pas moins.
Le geste d'écrire le HTML dans un même temps que le texte crée une sorte d'interpénétration de l'écriture et du code : nous écrivons le HTML parmi les mots. C'est de plus un langage qui se base sur des mots anglais. Bien que ce ne soit pas de l'anglais à proprement parler, lorsque nous écrivons des balises HTML, nous écrivons des lettres qui sont des initiales, des lettres qui sont des abréviations, des lettres qui sont des mots. Pourtant, une caractéristique essentielle différencie les caractères du HTML et ceux du texte qu'ils ponctuent : ils servent à donner des instructions à l'ensemble des programmes qui composent le navigateur. La nature de cette double adresse tient de la position du HTML dans la hiérarchie des langages informatiques ; c'est bien un langage de description, il transmet les informations nécessaires à l'exécution d'un logiciel.
Dans ce rapport à l'écriture, souvent tatônnant, les allers-retours entre différents langages (le HTML, le CSS, les langues naturelles), entre différentes interfaces (l'éditeur de texte, le navigateur web, l'inspecteur de code source du navigateur), et différents textes (la documentation, le texte que nous rédigeons) engendrent une forme d'appropriation sensible du dispositif technique. Autrement dit, nous pouvons développer des relations d'affinité avec des éléments sémantiques, des liens affectifs entre le texte, les éléments HTML et leurs propriétés CSS.
Les choix des éléments HTML ne sont alors pas uniquement liés à des facteurs de pertinence ou d'efficacité techniques ; les récits personnels – les façons dont nous en avons fait connaissance, l'évolution de nos usages, de nos compréhensions – participent aux décisions de l'écriture. La structure du document se libère alors de la sémantique telle qu'elle a été pensée dans le développement du HTML et dans la construction du Web.
Ces choix, ainsi que les affects qui les accompagnent, participent au temps de l'écriture. La matérialité du langage s'appréhende notamment par des allers et retours vers les pages de documentation, la lecture du code d'autres pages web, la vérification du rendu visuel dans les (différents) navigateurs. L'écriture en elle-même se positionne ainsi dans une multilinéarité qui se matérialise par des onglets ouverts et des URL enregistrées dans des signets, ou dans notre mémoire personnelle.
U (undo) au lieu de la touche
I (insérer), et continuer le
geste sans que mes doigts n'arrivent à appuyer sur la bonne touche.
Ça rajoute un temps considérable à l'écriture, mais aussi ça
implique que probablement j'ai « perdu » des morceaux de texte sans
m'en rendre compte.
Des humain⋅es et des machines : la poésie comme interface
Lorsque nous écrivons le HTML avec le texte, différentes relations
significatives sont convoquées : notre texte et notre pensée,
notre texte et sa structure,
la structure du texte et le nom des éléments de balisage, le choix des
éléments et nos propres affects, le balisage du texte et son interprétation par les machines.
Durant l'édition, « écriture » et code sont réunis
dans un même espace (un fichier ouvert via un éditeur de texte),
suivant un système sémiotique commun (Unicode saisi via un
clavier) ; c'est lors de la publication que les deux types de
langages se divisent : le fichier.html est découpé
selon deux adresses distinctes, l'une adressée aux machines et
l'autre aux humain..es.
Notons que le HTML n'est pas le seul langage qui soit
destiné à être lisible par les humain⋅es et les machines : c'est
le cas des autres langages descriptifs, tels que LaTeX ou
Markdown, mais aussi des langages de haut niveau, tels que les langages de script
(destinés au Web) JavaScript et PHP, ou des langage de programmation
tels que C++, Java ou Python.
Comme
N. K. Hayles
le souligne, « le code s’adresse autant
aux humains qu’à des machines. »
N. K. Hayles,
op. cit., p. 27
Si nous pouvons lire des mots connus dans le code HTML, celui-ci communique avec différentes strates technologiques qui sont, elles, plus complexes à s'approprier. Contrairement à un langage dit « de programmation », les mots nous informent sur la logique de la structure d'un texte déjà « généré », et non sur une logique exécutable, une logique de construction. Pourtant, l'écriture du HTML – comme nous l'avons vu plus haut – peut influer sur nos façons de penser, et de ce fait, participer à la construction du texte. Comme c'est le cas dans d'autres langages, la logique humaine fabrique une logique informatique qui elle-même modèle nos propres façons de penser. Si d'un point de vue matériel (selon l'interaction avec l'ensemble des strates informatiques) Les couches de l'architecture de l'ordinateur, les couches du modèle TCP / IP. le HTML n'est pas un langage exécutant, il n'en est pas moins agissant : sur la structure d'un texte, sur sa forme, sur ce qu'il contient.
Parallèlement à cette nature hiérarchique du code se manifeste une dynamique d’affichage et de dissimulation sans aucun équivalent dans la parole et l’écriture. Parce que les langages informatiques tendent de plus en plus à ressembler à de l’anglais à mesure qu’ils gravissent les niveaux de cette « tour des langues », selon l’expression de Rita Raley, Rita Raley, “Machine Translation and Global English”, Yale Journal of Criticism n°16/2, 2003, p. 291-313, citée par N. K. Hayles, op. cit., p. 53 la dissimulation des niveaux inférieurs « bruts » présente un énorme avantage. N. K. Hayles, ibid.
L'intérieur des balises est un espace de création qui s'écrit avec le texte publié. Ces espaces discrets peuvent être rendus visibles par l'outil d'inspection des navigateurs. Le code source vient alors compléter notre lecture. L'écriture de commentaires est une pratique courante, notamment car elle est aussi utilisée d'un point de vue pratique, souvent dans un contexte de collaboration avec d'autres codereuses. Si la lecture du code source « permet aux utilisateurs de voir les commentaires, les instructions de formatage et autres éléments susceptibles de les renseigner sur la construction et le but de l’œuvre examinée » N. K. Hayles, op. cit., p. 53 cela permet aussi de s'adresser aux lecteurices de façon discrète, amusante, énigmatique, poétique...
Les commentaires ne sont pas les
seuls espaces d'expression discrète : les noms des attributs des
éléments en sont des exemples. Les liens hypertextes ont la
singularité de présenter le contenu de l'attribut
href visible depuis le navigateur sans avoir à accéder
au code source. La cible du lien est généralement affichée (en bas de
la fenêtre) à son survol.
De plus, dans le cas de l'écriture de liens hypertextes, ceux-ci ont la particularité de proposer, suggérer (voire ordonner) aux lecteurices d'agir, de sortir du texte et d'aller lire ailleurs. Le code source complète les déplacements d'un espace à l'autre, ou d'un espace dans l'autre. L'écriture du HTML avec balises, mêlant code et langue naturelle, faciliterait-elle la dérive de la lecture ? Quels seraient les formes et les discours produits par ce type d'écriture ?
display:none à des parties que je n'assume
plus/pas trop. Ce type d'effacement ne supprime pas le contenu du
fichier (il reste d'ailleurs accessible à la lecture du code source),
mais le laisse en suspend. Contrairement à du texte qui serait commenté,
la typographie de mon éditeur de texte ne diffère pas du reste du code ;
Je mens presque car mon thème Vim est en ce moment tricolore :
#000000 (pour le fond), #C0C0C0 et
#F5F5F5 (deux nuances de gris pour le texte).
Les éléments HTML, tout comme les commentaires seront
montrés dans la nuance la plus claire, le texte autour et les balises
inventées dans la plus sombre.
il est ainsi très facile d'oublier qu'il n'est plus présent dans son
interprétation par le navigateur. Il m'est arrivé d'envoyer à un ami l'URL d'une page sur laquelle
j'écris une histoire ; et lorsqu'il m'a demandé où était le texte, j'ai
mis un certain temps à comprendre pourquoi
la page était « vide ».
display:none au première mot dont je connais maintenant
bien la définition. Lorsque je relis cette liste, il m'arrive d'être
surpris d'y lire certains mots, qui me sont maintenant familiers. Cette
façon de faire me permet de garder une trace du passé.
Adresser le HTML
Il y a des sites web que je visite quotidiennement. J'aime toujours écrire les URL, plutôt que d'y accéder via un lien hypertexte. Cela vaut pour les URL courtes, bien sûr : un nom de domaine, parfois accompagné d'un sous-domaine ou du nom d'un fichier. J'écris ces adresses de façon très rapide, et parfois un peu convulsive, ce qui mène régulièrement à l'écriture de quelques coquilles, ou à ce que mon majeur s'empresse d'appuyer sur la touche d'entrée avant que l'ensemble de mes doigts n'ait terminé d'appuyer sur toutes les touches nécessaires à l'écriture de l'URL complète. C'est souvent le cas pour le site bandcamp.com, qui se transforme, sous l'empressement de mes doigts, en bandcamp.co ou bandcamp.col. Ce qui est amusant, c'est d'arriver sur ces pages qui ne sont pas les bonnes : parfois la page d'un hébergeur ou d'un fournisseur de domaines ; parfois un site qui joue habilement sur les potentielles erreurs de frappe des internautes ; parfois un site qui n'a absolument rien à voir avec le site désiré.Le HTML opère dans ce que nous voulons rendre visible, et de quelle manière nous souhaitons rendre visible : fenêtre d'un navigateur, code source, forme de l'URL, indexation dans un moteur de recherche...
En fonction d'où nous nous situons dans les groupes d'usager..es, nous allons être plus ou moins conscient..es de la lecture par d'autres du code source de nos pages. Cela dépend de savoir : qu'il est possible d'inspecter la page dans le navigateur, et si nous nous situons dans un milieu dans lequel des personnes seraient susceptibles d'inspecter la page. Selon le milieu, la réception sera différente : certain..es seront particulièrement sensibles à la poésie, d'autres à la bricole, d'autres encore à l'« élégance » du code...
Où situer l'écriture de page HTML avec balises aujourd'hui ?
De nombreuses pages créées dans les années 1990 à 2000 ont été
« oubliées » par leurs auteurices, et laissées (in)volontairement telles quelles
aujourd'hui. Oublie-t-on de la même façon les blogs
Sur le site de microblogging Tumblr, la possibilité de créer à la fois
plusieurs comptes et plusieurs blogs par compte en fait un espace
propice à l'oubli.
ou les profils sur les sites de
réseaux sociaux que les index.html ?
Les index.html se distinguent par le fait que les
modifications ne sont explicitement datées,
L'outil réseau du navigateur permet cependant de connaître la date de
la dernière modification.
à moins que l'auteurice ne choisisse de l'intégrer à sa page, de façon
manuelle
La date de mise à jour du site complétant ce mémoire est écrite à la
main, avec toutes les ommissions que cela implique.
ou automatisée.
Pour cela, on peut utiliser la propriété JavaScript
Document.last.Modified
La modification peut être discrète, par l'écriture ou par l'effacement.
Poétique de l'URL
Depuis que j'écris le HTML, j'ai intégré la lenteur de l'écriture et de la lecture à mes usages du Web. Sans m'en rendre compte, je me suis mis à écrire, dans la barre d'adresse de mon navigateur, les URL plutôt que des mots-clés. Je connais maintenant les adresses de sites de mes ami⋅es, et de mes connaissances, les adresses des sites que j'aime, et des personnes dont j'aime la pratique. Je me suis également rendu compte que lorsque je cherche des informations sur un sujet, je me rends d'abord sur le/s site/s le/s plus propice/s à me renseigner, et j'écris ma requête dans le moteur de recherche de celui-ci. Avant, j'écrivais une suite de mots-clé dans le moteur de recherche de mon navigateur, et la source désirée prenait alors la forme d'un de ces mots-clé. Maintenant, j'ai tendance à écrire l'adresse entière du site-source, et les mots-clé dans le champ de recherche du site. Je me suis rendu compte de ce changement lorsque mon père, pour se rendre son mon site personnel, a écrit mon nom dans son moteur de recherche, plutôt que l'adresse de mon site. Ça m'a interpelé pour trois choses : la première étant l'ambiguïté de l'interface du navigateur, qui concentre en un seul espace d'écriture la « barre d'adresse » et le « champ de recherche » ; la deuxième étant la simplicité de l'adresse de mon site (mon prénom suivi d'un nom de domaine de haut niveau) qui serait a priori facile à mémoriser (mon père consulte régulièrement mon site web) ; la troisième étant qu'il est objectivement plus long d'écrire mon prénom et mon nom de famille et de cliquer ensuite sur un lien. Ça m'a fait penser que ce temps de l'écriture, n'est pas seulement une question de privilège qui se positionnerait à rebours d'un usage rapide, efficace, simplifié du Web ; le temps de l'écriture s'imbrique dans un autre privilège, celui du temps de lecture et de compréhension des outils numériques.Un navigateur web est un logiciel qui nous permet de lire et de voir, en interprétant et en cadrant les fichiers en une imbrication de « fenêtres » (de l'écran à l'inspection du code source, en passant par la fenêtre du logiciel et celles qu'il nous permet d'ouvrir). Un navigateur est une interface entre usager..es et fichiers, mais aussi entre ordinateurs (client / serveur). La communication entre les deux parties se matérialise dans la barre d'adresse. C'est dans cet espace relativement discret – de la hauteur d'une ligne de texte – que nous pouvons écrire (comme son nom l'indique) l'adresse vers le fichier que nous souhaitons consulter. C'est un espace qui mêle écriture et lecture, qui nous indique où nous nous situons, et nous permet de nous déplacer vers un lieu précis. À l'instar des autres champs textuels que nous pouvons trouver dans une page web, « il s'agit, en somme, de dispositifs qui permettent aux lecteurs d'être aussi des écrivants », ouvrant vers un espace poétique contraint par sa forme, « où le rôle des architextes structure ce qui s'écrit. » M. Després-Lonnet, A. Gentès, É. Moreau, C. Roques, « Le couple dispositif / pratique dans les échanges interpersonnes », Lire, écrire, récrire. Objets, signes et pratiques des médias informatisés, Éditions de la Bibliothèque publique d'information, 2003, p. 105
Du banal traitement de texte au logiciel d'écriture multimédia, on ne peut produire un texte à l'écran sans outils d'écriture situés en amont. Ainsi le texte est-il placé en abîme dans une autre structure textuelle, un « architexte », qui le régit et lui permet d'exister. Nous nommons architextes [...] les outils qui permettent l'existence de l'écrit à l'écran et qui, non contents de représenter la structure du texte, en commandent l'exécution et la réalisation. Autrement dit, le texte naît de l'architexte qui en balise l'écriture. Structure hybride, héritée tout à la fois de l'informatique, de la logique et de la linguistique, l'architexte est un outil d'ingénierie textuelle qui jette un pont nécessaire entre la technique et les langages symboliques. J. Davallon, M. Després-Lonnet, Y. Jeanneret, Joëlle Le Marec, E. Souchier, Lire, écrire, récrire. Objets, signes et pratiques des médias informatisés, Éditions de la Bibliothèque publique d'information, 2003, p. 105
Penser, classer le Web : l'ambiguïté de la barre d'adresse
La barre d'adresse, comme espace poétique dans son usage ordinaire,
intègre trois formes d'écriture possibles : celle de l'URL d'une page précise, la liste de
« mots-clé », la formulation d'une phrase. Ces deux derniers types sont
directement liés au moteur de recherche. Dès lors que nous appuyons sur
la touche d'entrée de notre clavier
Ou si nous cliquons sur le bouton de l'interface graphique du
navigateur (le plus souvent représenté par une loupe symbolique).
,
le navigateur réécrit notre texte de façon à former une URL précise, et
lisible via le protocole HTTP : si nous écrivons les mots « barre »
et « adresse », l'URL sera alors
https://duckduckgo.com/?q=barre+adresse.
Nous pouvons lire le protocole de communication
https://,
suivi du site
du moteur de recherche
duckduckgo.com/
Moteur de recherche « préféré » définit dans les paramètres du
navigateur Firefox.
,
la fonction de recherche
?q=,
et enfin les termes recherchés
barre+adresse.
De la même façon, nous pouvons écrire une URL en
omettant de préciser le protocole de communication, ou le format du
fichier.
Le navigateur priorisera les fichiers au format HTML : de cette façon,
pour www.zeste.ee/mémoire/mémoire, dans le dossier
mémoire ce sera le fichier mémoire.html qui
sera ouvert, et non mémoire.pdf.
Nous pouvons de cette façon nous contenter d'écrire
www.zeste.ee/urls
pour aller à
https://www.zeste.ee/urls.html.
Quand nous écrivons ou lisons l'URL d'une page personnelle, nous avons un aperçu de la façon dont l'auteurice s'organise parmi ses fichiers. Sans connaître l'organisation dans l'ordinateur personnel, nous pouvons percevoir des indices qui sont autant la matérialisation d'un instant dans un espace précis, qu'une manière d'appréhender l'écriture arborescente en générale : le choix des langues, du vocabulaire, l'orthographe, la typographie, l'humour, la logique, l'inconstance, la structure en dossiers, la création de sous-domaines, les jeux de langage et d'architecture...
De la même façon que le code source d'une page HTML nous laisse voir comment l'auteurice a pensé la construction de son texte, l'URL nous montre un morceau d'organisation, soit le classement du fichier. En nous déplaçant parmi les pages d'un même domaine, nous pouvons dessiner l'architecture en dossiers des fichiers liés à celui-ci. L'URL, dans sa matérialité textuelle, est à la fois un objet écrit qui invoque des mots à caractère plus ou moins poétique, et un outil de rangement et d'accessibilité à un espace donné. Autrement dit, le texte de l'URL donne accès (aux machines, aux lecteurices) à un autre texte ainsi qu'à un morceau de la pensée (poétique, logique) de son auteurice. Nous pouvons parler de « texte-outil » J. Davallon, M. Després-Lonnet, Y. Jeanneret, J. Le Marec, E. Souchier, « Statut de l’écriture et sémiotique des ‹ écrits d’écran › », op. cit., p. 10 dès lors qu'il fait fonctionner un dispositif technique (l'accès au fichier) et qu'il co-construit ou organise une pensée.
L'écrivain George Perec écrit, à propos des livres dont il est l'auteur, « qu'ils parcourent un chemin, balisent un espace, jalonnent un itinéraire tâtonnant, décrivent point par point les étapes d'une recherche » G. Perec, « Notes sur ce que je cherche », Penser / Classer, Éditions du seuil, 2003 (1985), p. 11 situant sa façon de penser (son travail et plus généralement la littérature) vis-à-vis de sa « réputation d'être une sorte d'ordinateur, une machine à produire des textes. » G. Perec, op. cit, p. 9 G. Perec écrit Penser / Classer quand, la même année, Tim Berners-Lee développe le HTML au CERN. Si le Web n'existe pas encore dans sa version publique, nous pouvons relier cette façon de construire la pensée par l'écriture à la situation du HTML en tant que langage descriptif, qui vient baliser des textes et les organiser au sein d'un espace en perpétuelle construction. Si Perec parle bien d'une pensée qui lui est propre, nous ne pouvons pas ignorer la dimension universaliste du Web, par sa vocation de construire une connaissance globale. « La propriété essentielle du World Wide Web est son universalité. La force d'un lien hypertexte c'est que « tout doit pouvoir être lié à tout ›. » (traduction personnelle), T. Berners-Lee, “Semantic Web”, W3C, 2000 https://www.w3.org/2000/Talks/0906-xmlweb-tbl/text.htm Ce qui amène T. Berners-Lee à idéaliser un Web sémantique : une base de données en réseau, dont chaque fichier peut être lisible par les machines et automatiquement lié à d'autres via des méta-données. Les langages conçus pour les méta-données (RDF, XML, OWL) suivent une logique descriptive : une représentation des connaissances par la mise en relation de concepts et de sous-classes de ces concepts. Réduire les pages web à des connaissances à assembler néglige le temps du déplacement d'un lieu à un autre, mais aussi de la surprise comme productrice de liens. Le Web n'en reste pas moins un espace propice à la dérive, dont on peut s'approprier le fonctionnement par l'usage de ses outils textuels (dans nos éditeurs de texte, dans nos navigateurs).
En ce sens, la perte peut se révéler opportun : lorsque nous nous perdons en chemin, à force de détours ou faute d'adresse, nous devenons alors actant..es du réseau, nous cherchons les chemins possibles, nous sommes attentif..ves aux textes qui font fenêtre ou adresse.
L'attention portée ici à la position matérielle d'une page mène à penser le Web dans sa multiplicité spatiale en tenant compte des troubles suscités par les oublis (d'écrire, de garder, de payer) et les mégardes. En parlant des bibliothèques personnelles, G. Perec distingue « les classements stables et les classements provisoires » : G. Perec, « L'art et la manière de ranger ses livres », op. cit., p. 39 quand le classement stable suit une logique plutôt pérenne, le classement provisoire est de l'ordre de l'instant (qui peut perdurer dans le temps, par mégarde, ou par choix). Ce dernier se situe généralement dans une logique spatiale qui dépasse celle de la bibliothèque : les livres en cours d'étude peuvent recouvrir un bureau, les lectures soporifiques attendre près du lit, les nouvelles acquisitions peuvent être posées en évidence dans le salon, les livres empruntés rangés à l'abris de la poussière, les livres prêtés dispersés au-delà de notre vision...
Les sites web ne sont pas des livres, mais les deux se rejoignent en ce qu'ils sont rassemblés dans des espaces dédiés, dans des lieux particuliers, dans un réseau global.
Summer : par delà le net art
Dans son œuvre, et particulièrement avec
Summer
(2013),
O. Lialina
s'empare de la
matérialité de l'URL. La page d'entrée du projet montre une liste
Ici l'interprétation humaine de la lecture se délie de
l'interprétation technique du fichier : ce sont les
retours à la ligne avec l'élément <br> qui font
liste, et non l'usage sémantique des éléments <ul>
et <li>.
de
noms d'ami..es que l'artiste remercie. Chaque nom fait lien vers une
des pages du projet, hébergée sur le domaine personnel de l'ami..e en
question. La strucure de l'URL est la même pour toutes les pages :
nomdedomai.ne/olia/summer.
Chacune des vingt-quatre pages HTML
est quasi-identique à ses
voisines : un prénom sans capitale commenté au dessus de la balise ouvrante
<html>
À l'exception d'<!-- emilie --> qui se trouve après
<html>, avant la <head>.
,
une <img> dans le
<body>. L'image en question est un .gif
dont le nom reprend celui de l'artiste (« olia »), numéroté de 01 à
18. À l'exception d'une page, le chemin directionel vers l'image est
le même : les fichiers .html et .gif sont
au même niveau dans le dossier summer/ lui-même dans le
dossier olia/. De la même façon, les attributs de
l'<img> sont les mêmes sur toutes les pages.
width="146" height="374"
Les dix huit images composent ensemble une animation : on voit
O. Lialina
se balancer à la barre d'adresse de notre navigateur. À
l'intérieur de la barre, nous pouvons observer le défilement des URL,
dont la cadence semble dépacer le mouvement des images. Le
déséquilibre entre le nombre d'images (18) et le nombre d'hôtes (24)
crée la « tension entre le calme apaisant de la silhouette et la
frénésie de la barre de localisation. »
A. Dekker,
« Vous êtes ici. »,
Olia Lialina – Net Artist,
Les presses du réel, 2015, p. 111
En distribuant ainsi ses images parmi différentes personnes, et différents serveurs, O. Lialina révèle deux dépendances : celle d'un réseau de personnes qui tiennent les images qui font mouvement, et celle de la connexion au réseau internet qui rythme la vitesse du mouvement. Dans la discrétion technique de sa composition, Summer révèle « les ramifications moins visibles d'un travail humain distribué, qui circule et forme un réseau » : A. Dekker, op. cit., p. 112 la continuité du mouvement dépend de « la contribution, de ses hébergeurs, leur engagement à assurer la maintenance de leur site, payer leur fournisseur d'hébergement, conserver leur nom de domaine [...] »...
Mais aussi, la fuite perpétuelle de l'URL nous suggère de sortir de la barre d'adresse et regarder l'historique de notre navigateur de façon à lire ce qui nous échappait.
Une URL, c'est une adresse vers l'emplacement d'un fichier dans un serveur, mais également vers des espaces qui dépassent les machines, qui se situent parmi des groupes de pratiquant..es, de militant..es, d'ami..es ; dans des lieux publics ou plus intimes, dans une chambre, dans un placard sous l'escalier...
Du tilde à l'arobase : partager les serveurs
Si l'URL peut être un espace poétique, elle peut aussi se montrer politique ; comme ça peut être le cas de certains serveurs autogérés. Le nom de domaine peut revendiquer un message explicite, comme le serveur resist.ca du groupe d'activistes anarchistes Resist! Collective « Resist! Collective est un groupe d'activistes basé au Canada, qui s'efforcent de fournir des services techniques et de communication, des informations et une formation à l'ensemble de la communauté activiste. » (traduction personnelle) https://resist.ca , ou encore le serveur copyright.rip du groupe d'artistes et de cherchereuses militant..es ɴon-ᴀ « [...] ɴon-ᴀ cherche à élaborer des nouvelles pratiques, concepts, récits, et manières d'être au monde, pour pænser nos rapports au capitalocène. » https://non-a.copyright.rip . D'autres encore peuvent dire l'appartenance à une communauté, c'est-à-dire à un groupe de personnes qui, sans nécessairement se connaître toutes, partagent des préoccupations, des pratiques et des usages communs. C'est le cas de CLUB1, « [...] une communauté rassemblée autour d'un serveur situé à Pantin (Île de France), dans un placard d'appartement familial. » https://club1.fr/rejoindre En plus d'héberger des sites web, et des boîtes mail, CLUB1 est un projet pédagogique qui organise des permanences d'aide, des ateliers pour apprendre à écrire le HTML, qui partage de la documentation et des collections de liens. L'attention portée aux espaces physiques et sociaux se retrouve dans l'usage du mot « club ». Ici, le club rassemble des personnes autour d'un ordinateur https://club1.fr/nouveau-boitier qui fait lien entre les auteurices et les lecteurices des pages :
La forme club ne vise pas à fermer les portes d'un espace privé, mais plutôt à créer un esprit de soutien et d'écoute entre ses membres ou avec ses visiteurs. Le club se veut un endroit rassurant, représenté physiquement par le serveur, un ordinateur partagé. https://club1.fr/rejoindre
Faire lien
J. R. Carpenter écrit “A Handmade Web” cinq ans après la création du réseau social dit « visuel » Instagram, et en plein essor des applications mobiles en tant que nouveaux espaces sociaux. L'entrepreneur Kevin Systrom lance les applications web et mobile d'Instagram en 2010. Le Web social prend alors une dimension nouvelle : celle d'une instantanéité quasi-permanente, qui suit ses usager..es jusque dans leur intimité la plus profonde. Cette temporalité se défait des espaces d'écriture et de publication des blogs et des sites de micro-blogging, constituant jusqu'alors la principale essence du Web social. Les applications telles que Tumblr et Facebook se trouvent dorénavent dans notre poche, l'édition des commentaires s'adapte aux touches des téléphones, les interfaces de publication aux écrans verticaux, tactiles et plus petits. Près de dix ans plus tard, qu'en est-il de nos usages du Web social ?
Les applications mobiles ont remplacé les murs Facebook et les pages MySpace, les blogs calquent l'architecture et l'esthétique des sites marchands ; et le handmade Web n'est plus seulement une pratique se situant à rebours d'un nouveau système (technologique et social) capitalisé.
L'interopérabilité entre les applications web et mobiles modifie radicalement nos usages domestiques des machines, ainsi que nos usages du Web. Détachés d'un espace-temps dédié à notre activité avec l'internet, nous sommes dorénavant amené..es Voire sommé⋅es par un certain nombre d'institutions. à utiliser le réseau au quotidien, de nos interactions sociales (boîte mail, messageries instantanées) aux services administratifs (banques, sécurité sociale, service des finances, mutuelles, services d'allocations), en passant par nos divertissements (jeu, visionnage, lecture) et nos achats en tout genre (abonnement à des journaux, à des services de streaming, commandes en ligne...). Les réseaux sociaux sont aussi les vitrines marchandes d'entreprises ou de particuliers (des artisan..es aux médecin..es) : autant d'outils de vente, de promotion et de publicité dans un ordinateur de poche, que l'on garde avec soi jusque dans son lit, sous l'oreiller.
L'écriture du HTML se raréfie, jusqu'à devenir pour certain..es une pratique militante ou revendicative. Celle-ci peut volontairement se positionner à rebours d'un dispositif technologique, économique et politique destructeur. Certaines pratiques tentent d'engager une résistance collective en constituant des espaces sociaux où se mêlent manifestes, essais, poésie et documentation technique. De là émergent des mondes sociaux « Un monde social est un groupe de gens qui ‹ ont en commun un même engagement › (shared commitment) dans une certaine activité, ‹ partagent des ressources [...] et construisent une idéologie commune sur la façon dont [cette activité] doit être menée ›. » G. Latzko-Toth, « L'approche écologique des ‹ mondes sociaux › », La co-construction d’un dispositif sociotechnique de communication : le cas de l'Internet Relay Chat, Université du Québec à Montréal, 2010, p. 40 (cite A. Clarke, “Social worlds/arenas theory as organizational theory”, Social Organization and Social Process. Essays in Honor of Anselm Strauss, Edison, 1991, p. 131) ou communautés de pratique Si « le terme de communauté de pratique est interchangeable avec celui de monde social » (J. Lave & E. Wenger, Situated Learning: Legitimate Peripheral Participation, Cambridge University Press, 1991 cité par G. Latzko-Toth, ibid.) je différencie ici la communauté de pratique du monde social en ce que celle-ci présenterait une structure marquée par des pratiques définies (par une activité professionnelle ou assumée comme adjacente) et dont la construction se fait autour du « faire », quand le monde social peut comprendre des usages disséminés dans les intérêts, les usages et les pratiques. . Ces mondes, plus ou moins perméables, peuvent agir sur nos perceptions du Web, et sur l'imaginaire technologique qui l'entoure. Qui sont ces usager..es du Web ? À qui s'adressent ces pratiques ? De quelles agences sont-elles réellement vectrices ?
De GeoCities à Neocities : Create your own free website!
Comme abordé plus haut, les sous-domaines
peuvent témoigner
d'un espace partagé par un groupe de personnes, notamment dans le cas des
serveurs mutualisés autogérés. La mutualisation d'un serveur
ne se limite pour autant pas aux petites échelles : c'est
aussi une façon d'héberger sa page gratuitement,
comme avec Tumblr
ou WordPress – WordPress qui,
en plus d'être un CMS, propose un service
d'hébergement gratuit en sous-domaine de
wordpress.com.
C'est aussi le cas de l'hébergeur
Neocities
qui, créé en 2013, se fait l'écho implicite à GeoCities. Fondé fin 1994
Les sources diffèrent légèrement : si nous nous fions à
sa
biographie
D. Bohnett fonde GeoCities fin 1994 – date reprise dans
la
description
de
One Terabyte of Kilobyte Age
pour la
Net Art Anthology présentée par
Rhizome
en contradiction avec le blog dédié au projet :
« Le service d'hébergement gratuit Geocities.com a été
fondé par Beverly Hills Internet en juillet 1995 –
exactement au moment où le web a quitté le monde
universitaire et a commencé à être créé par chacun
d'entre nous. » (traduction personnelle)
https://blog.geocities.institute/about
par les entrepreneurs David Bohnett et John Rezner,
GeoCities hébergeait gratuitement les premières pages du Web
amateur. Racheté par Yahoo! en 1999, vite remplacé
par les réseaux sociaux, GeoCities disparaît en 2009.
https://blog.geocities.institute/about
Alors que Yahoo! s'apprête à fermer les serveurs,
l'Archiveteam
parvient à sauver une partie des pages hébergées et les
partage via un lien torrent
Un lien de téléchargement en pair à pair
qui utilise le protocole
BitTorrent.
sur The Pirate Bay
Célèbre site d'indexation de liens torrent.
.
L'année suivante, les artistes
O. Lialina
et
Dragan Espenschied
achètent un disque dur de
2 To et téléchargent pas loin d'un téraoctet
https://ascii.textfiles.com/archives/2720
d'index.html.
Un téléchargement qui commencera en
novembre 2010 pour finir en avril 2011.
En partageant ces archives sur différents services de
microblogage
Des captures d'écran sont automatiquement publiées sur
un
blog Tumblr
dédié et partagées sur le
profil Mastodon
d'Olia Lialina
les deux artistes rendent compte « d'une certaine
esthétique des débuts du web, d'une pratique amateur
créative via les pages web personnelles, le web
vernaculaire, ou ce qu'ils appellent le folklore du web. »
V. Perrin, « Olia Lialina, l'Amour du Lien »,
Olia Lialina – Net Artist, p. 33
Sur les traces d'un Web (presque) perdu, les pages
Neocities
assument les codes graphiques des années 1990 à
2000,
emplies de .gif et d'étoiles.
Dans les pixels, les couleurs se mêlent aux mouvements des
images. Les buttons font liens et les
blinkies foisonnent
Les blinkies sont de minuscules badges
clignotants au format .gif d'une dimension
de 150 × 20 pixels. Ces badges décoraient les pages
GeoCities et Myspace.
https://blinkies.cafe
.
L'architecture des pages perpétue aussi les façons
d'écrire d'un early Web
cf.
O. Lialia,
“A Vernacular Web”
:
textes et images sont
placés dans des cadres au centre de la page, de façon à
rehausser un arrière plan à motif (beaucoup d'étoiles
clignotantes dans le noir de la nuit ou de l'espace).
Beaucoup d'informations sont réunies dans une même page,
chaque cadre est une collection de liens hypertextes :
« navigation », « webrings », « web
cliques », « other places I am on the Web »,
« buttons », « what I'm up to », « to-do
list »... menant souvent vers de nouvelles collections
(de .html, de .gif...). Le
déplacement vers l'extérieur du site est prédominant, les
pages personnelles sont des invitations à la promenade
vers les espaces voisins – de façons structurelle et / ou
sociale.
La notion d'un « espace à soi relié à d'autres »
se matérialise notamment avec l'usage de
pages-portes qui annoncent un peu le caractère de
ce vers quoi elles ouvrent. Ces pages-portes se
caractérisent par un lien d'entrée (enter) vers la
home page (ou page d'accueil). Comme sur la porte d'une
chambre d'adolescent..e, elles sont les préludes d'une
lecture de l'intime adressé : autocollants,
avertissements, et autres énonciations jonchent un motif
de fond,
à l'image de ce que l'auteurice souhaite nous signifier.